Politique

Le politique influenceur : lorsque Emmanuel Macron investit Snapchat

Le 7 novembre 2019 dernier, Emmanuel Macron prenait la parole sur le harcèlement scolaire et ce de manière peu conventionnelle. Cravate au cou, veste fermée, regard droit, le président casse les codes de l’intervention publique et politique en investissant le célèbre réseau social au fantôme jaune : Snapchat. Une façon originale de réinventer le discours politique et de faire du politicien un véritable influenceur 2.0.

Snapchat : la façon la plus rapide de partager un moment. 

Depuis 2019, la plateforme américaine en perte de vitesse tente de recoller les morceaux avec ses utilisateurs. Des campagnes publicitaires print et digitales  se déployent depuis peu de temps dans quelques grandes capitales européennes. Intitulées Real Friends, ces campagnes basées sur l’expérience utilisateurs tentent de reconnecter les « Snapchateurs » avec la réalité. Un discours clair et limpide apparaît donc : Snapchat n’est pas seulement une application virtuelle fondée sur la formation de lien fictifs et 2.0, elle permet de connecter les gens les uns aux autres, in real life ! 

L’argumentaire du géant est clair : prouver que son application permet de créer des histoires de vie, d’amitié voire d’amour. 

« C’est pourquoi cette année, nous avons voulu rendre hommage aux vrais amis qui utilisent Snapchat. Notre campagne Real Friends met en scène plus de 70 Snapchatters dans 12 pays différents et présente leurs histoires uniques fondées sur de vraies amitiés. »

Cette stratégie opérée à l’été 2019, semble porter ses fruits : une récente étude menée en 2019 par Kantar TNS Connected Life en partenariat avec Médiamétrie démontre que 62% des 16-24 ans utilisent Snapchat toutes les semaines pour partager du contenu instantané. Autres données essentielles et non négligeables, 30% des internautes français sont inscrits sur Snapchat et près de 50% des 15-24 ans visitent quotidiennement la plateforme. 

La portée politique de Snapchat 

Conscients de la portée du réseau social chez les jeunes (16-24 ans), les politiques ont su saisir cet engouement dès 2017. En effet, lors des présidentielles chaque candidat a été invité par la plateforme à s’exprimer sur son programme, ses mesures phares, le tout avec les codes habituels du réseau social. Seul Mélenchon, plus farouche, s’était refusé à l’exercice. Sous la forme d’une FAQ ou encore Q & A chez les plus Youtubeurs d’entre nous, les différents candidats ont été amenés à répondre à quelques électeurs ET Snapchateurs triés sur le volet. Couronne de fleurs pour Benoît Hamon, tête de chat pour Marine Le Pen , lunettes hippies pour François Fillon étaient à l’ordre du jour. Voici, une merveilleuse façon d’illustrer et d’éclairer les électeurs sur la nature de leur programme respectif. 

Rendre la politique plus attractive, établir une proximité avec une frange de la population peu au fait de l’actualité, limiter l’abstention chez les 18-25 ans …. et si finalement les politiques n’avaient pas eux aussi succombé à la folie des réseaux sociaux ? 

Le politique influenceur

Depuis 2017, Emmanuel Macron ne cesse de démonter l’agilité communicationnelle de son cabinet. Entouré de sa photographe officielle et du responsable de la communication de l’Élysée, le chef de l’État a adopté depuis quelques semaines, une nouvelle façon de communiquer auprès d’une population jeune et peu intéressée par les questions politiques : la story Snapchat. 

C’est ainsi, l’air grave et le visage fermé que le Président de la République a fait irruption dans les stories Snapchat de millions d’utilisateurs. Intitulée « Je vous demande une minute de votre temps », cette courte vidéo traite du harcèlement scolaire et s’adresse directement à tous les élèves. 

Outre le format politique inédit, le principe du live répond à celui de la simultanéité. Dans l’un de ses ouvrages intitulé La Promesse des genres, François Jost analyse le flux télévisuel et compare le direct à un moyen de provoquer une pulsion scopique dictée par le principe de simultanéité de l’existence de l’objet et de notre principe de perception. 

Ainsi, l’action présidentielle à travers des formats courts permet de rendre compte de la dynamique impulsée par le Président de la République : un président en marche dans l’action et non dans les discours. La captation de scènes filmées au smartphone prenant quasiment l’allure d’un vlog mettant en scène Emmanuel Macron allant à la rencontre d’employés, d’étudiants permet d’instaurer un lien de proximité 2.0. Loin des grands discours télévisés, ce nouveau format politique vise à attirer les jeunes mais aussi à renouveler les discours politiques au sein du paysage médiatique français. 

Au fait, de cette publicisation des idées politiques, la plateforme américaine tente de contrôler l’émergence de ce nouveau vecteur de diffusion. Un véritable fact-checking des publicités politiques se mettra donc peu à peu en place sur Snapchat afin de s’assurer qu’elles ne soient pas fallacieuses ni trompeuses. Dans une récente interview accordée à CNBC, le président directeur général du réseau social, Evan Spiegel, déclarait : « Ce que nous essayons de faire, c’est de créer un lieu pour les publicités politiques sur notre plateforme, surtout dans la mesure où nous touchons beaucoup de jeunes et des premiers votants. Nous voulons qu’ils puissent être intégrés à la discussion politique mais nous n’autorisons pas des choses comme la désinformation dans ces publicités »

Et si Snapchat et les réseaux sociaux permettaient d’instaurer une nouvelle manière de faire de la politique mais aussi de faire le politique ? Le passage du politique à une personnalité médiatique, qui comme le commun des mortels partage ses aventures à travers le monde augure le pouvoir des réseaux sociaux. Au-delà de communiquer pour des idées et des messages politiques, il s’agit avant tout – comme une marque – d’accroître son image et celle de sa marque politique. L’hyper esthétisation de la figure politique, à travers une performance scénique quasi théâtralisée, tente de rendre visible le politique et ce, pour des logiques identitaires. 

Antonin BODIGUEL


Sources

ASSELIN Christophe, Digimind, « Snapchat : 20 chiffres à connaître en France et dans le monde », 2019 Dépêche AFP publiée dans la Tribune, « Snapchat vérifie les publicités politiques sur son réseau pour lutter contre la désinformation », 2019

Dépêche AFP publiée dans La Tribune, « Snapchat vérifie les publicités politiques sur son réseau pour lutter contre la désinformation », 2019

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